Nouvelle gagnante 2016: J’ai encore rêvé d’elle

J’ai encore rêvé d’elle

J’ai encore rêvé d’elle. J’y pensais hier soir, j’y pense maintenant, j’y penserai encore aujourd’hui, demain et probablement jusqu’à ce qu’elle cède. C’est simple, cela fait trois semaines qu’elle m’obsède et plus le temps passe moins j’y crois. Pourtant, au fond de moi je savais pertinemment que cela prendrait du temps. Je ne comprends pas ce qui m’a pris de penser qu’une simple déclaration lui suffirait. D’un autre côté, je ne veux surtout pas brusquer les choses. Après tout, c’est normal qu’elle veuille prendre son temps mais de là à me faire attendre trois semaines !

 

Il est clair maintenant que je n’étais pas dans mon état normal quand j’ai pu croire que je la méritais. En fait, je ne dois pas l’intéresser. Ou pire, elle en préfère déjà un autre et personne ne me le dit par peur de me brusquer. Quand je pense à tous ces projets que j’ai fait pour nous… A cette seule idée, je sens déjà mon petit cœur se serrer. Et dire que j’étais à deux doigts de parler d’elle à ma mère l’autre jour, je me sens pitoyable !

 

Mais en même temps, elle est si unique, si différente ! Je veux dire par là que ce que j’éprouve pour elle est complètement nouveau pour moi. Rassurez-vous, ce n’est pas la première non plus. Disons seulement que jusqu’à présent, je n’ai jamais été complètement satisfait de mes choix. A chaque fois, le problème c’était moi, pas elle. La seule idée de l’engagement ou bien des responsabilités qui vont avec m’était insupportable. D’ailleurs, ça m’est encore arrivé avec la dernière que j’ai eue. Quand j’y repense, je crois que ce qui m’a bloqué a été de réaliser le caractère complètement artificiel de notre relation. Je ne l’avais en fait absolument pas choisie. Elle non plus. Enfin, pas vraiment. C’est plutôt qu’elle m’est tombée dans les bras et que je m’en suis contenté. Sur le moment j’étais même plutôt heureux, presque fier de moi. Pouvoir disposer d’elle à ma guise m’a fait croire que je la désirais vraiment alors qu’en fait, si elle me convenait, c’est juste qu’elle tombait bien. Mais vous le savez comme moi, on ne badine pas avec ces choses-là. Tout cela est bien trop sérieux pour être réduit à une question de confort. Inutile de vous dire que dès que j’ai réalisé quelle avait été mon erreur, je l’ai immédiatement laissée tomber.

 

Le hasard des choses a fait que je connaissais bien celui à qui en a hérité et je dois dire que j’ai été soulagé quoiqu’assez surpris qu’elle retrouve quelqu’un aussi vite. Loin de moi l’idée de les juger mais pour moi, une après-midi ça me semble tout de même un peu rapide. Ils ont du passer par une application ou quelque chose comme ça. Enfin, quoiqu’il en soit, quitte à l’abandonner, autant qu’elle profite à quelqu’un non?

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En tout cas, aujourd’hui, même si je suis exténué, j’ai l’impression d’être un autre homme car cette fois, je sais que c’est la bonne. Je pourrais vous épargner le cliché mais je préfère vous le dire sincèrement: je suis intimement convaincu que c’est le genre de chose qui vous change un homme.

 

Prenez Leroy par exemple. Il doit avoir dix ans de plus que moi et il travaille dans le bureau d’à côté. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’on est amis mais je l’aime bien et on discute de temps en temps. Le seul problème avec lui c’est qu’à chaque fois qu’il me parle de la sienne, c’est pour me dire combien elle le rend heureux. C’est peut-être idiot de ma part, mais je suis toujours un peu jaloux quand je pense à quel point ça a été simple pour lui. Parce que d’après ce que j’ai compris, il l’a eue très jeune et sans qu’elle le fasse attendre trois semaines. Pour lui, ça a été oui tout de suite alors que pour moi… C’est peut-être une question de génération après tout. Avant, tout allait plus vite. Enfin, pour ces choses là.

 

Je crois que le pire dans nos discussions, c’est ce petit moment rituel où il me fait la liste de toutes ces choses qu’il n’aurait jamais pu entreprendre sans elle. Ce petit moment où je sens mes migraines revenir dès que l’anaphore commence : « Sans elle, je crois que je n’aurais jamais eu le courage de faire des enfants. Sans elle, je crois que je n’aurais jamais fait ce tour du monde en solitaire. Sans elle, je crois que je n’aurais jamais pu passer mon permis bateau. Sans elle jamais je n’aurais accepté de me faire… ». Enfin, vous n’avez pas besoin des détails, je ne vais pas vous refaire toute la vie de Leroy. Ce que j’en retiens moi, c’est que sans elle, il ne serait rien devenu et qu’il lui doit tout.

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Ma plus grande angoisse ces derniers jours, c’est que quelqu’un me la ravisse. Inutile de se voiler la face, il y a d’autres prétendants et j’en suis parfaitement conscient. Hommes comme femmes d’ailleurs. Même si, entre nous, les femmes ne m’inquiètent pas trop. Pourquoi ? Je ne saurais pas vous l’expliquer mais je ne pense pas qu’elle soit du style à choisir une femme. Attention, il n’y a pas la moindre misogynie de ma part dans ce que je viens de dire. Je suis extrêmement fair-play là- dessus. Tout le monde devrait avoir sa chance, on n’est plus à l’âge de pierre. Je dis simplement qu’à mon avis, elle serait mieux avec un homme, voilà tout. Un homme comme moi par exemple.

 

L’autre prétendant le plus sérieux, je dirais que c’est Binet, un Grec de l’étage au dessus. Enfin, le plus sérieux parmi ceux que je connais. Ce n’est pas qu’il y ait fait allusion directement mais je suis persuadé que lui aussi a des vues sur elle et si c’est le cas, ce n’est pas bon pour moi. Ne serait-ce que parce qu’il est plus beau. Je sais que ce n’est pas censé être le critère le plus important mais ça compte. Ca compte même beaucoup plus que ce que l’on veut bien admettre. Et puis même s’il a l’accent, le bronzage et le côté méditerranéen, je pense que je peux me rattraper côté personnalité mais est-ce que cela va suffire? C’est difficile de départager deux hommes qui ont le même âge et le même métier. Alors oui, il a beaucoup plus d’expérience mais j’ai plus de potentiel, c’est évident.

 

C’est dans ces moments là que je regrette vraiment l’époque des duels. Vous allez me dire que je me répète mais encore une fois, tout était plus rapide en ce temps là. Face à un rival un peu gênant, pas besoin de se fatiguer. Une petite insulte en public, deux témoins à trouver et le tour était joué. Un réveil un peu matinal certes, mais à côté de trois semaines d’insomnie, j’aurais largement préféré le duel. Sinon, il y a toujours le poison…

***

Il est deux heures moins le quart et la grande annonce est imminente. Maintenant, c’est sûr, cette journée sera la moins productive de toute ma vie et ce, quelle qu’en soit l’issue. L’enjeu est trop important pour que je puisse penser à autre chose. Il ne me reste qu’à attendre. Je regarde ma montre, plus que cinq minutes. Probablement les plus longues de mon existence. Le temps est complètement distordu et je sens une forme de résistance en moi. C’est comme si je ne voulais plus savoir. Jusqu’à cet instant j’aurais tout donné pour accélérer le temps mais voilà que je veux reculer à tout prix le dénouement. C’est la peur. Et bien sûr, elle s’abat sur vous quand il est trop tard. Je suis pris d’une sorte de vertige. Ne vous arrive-t-il pas de rêver que vous être en train de tomber, que vous êtes impuissant et n’avez plus prise sur rien ? Qu’est ce qu’on peut-être lâche parfois !

 

Plus qu’une minute. Je sens mon cœur s’emballer. Est-ce que ce n’est pas ridicule de se mettre dans cet état pour elle ? Et depuis quand c’est si important d’en avoir une ? C’est trop tard maintenant, je

 

l’entends qui arrive. Je fixe la porte de mon bureau. C’est elle, c’est sûr. Deux coups qui sonnent

comme deux éclairs. Evidemment, je sursaute.

 

« Toc toc ! » Ah, en fait c’était Leroy qui rentre de déjeuner. « Alors Descamps, et cette augmentation, on en est où ? »

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