Nouvelle gagnante 2013: Blondie la route

Les phares de la Buick Roadmaster 1972 percent l’épais brouillard tandis que le rugissement de son moteur semble déchirer le silence de la nuit. Dylan avale les 70km d’asphalte entre Portland et Brightwood deux fois par jour pour se rendre au travail. Il a l’habitude de cette route étroite délimitée de chaque coté par de grands sapins dont les hautes branches se touchent parfois au dessus de sa voiture formant une canopée projetant des ombres inquiétantes au coucher du soleil.

Il a hâte d’arriver chez lui, de s’assoir dans son fauteuil et regarder la télévision en buvant une bière. Il roule trop vite mais il a confiance en lui, cela fait près de vingt ans qu’il travaille pour le Portland Inquirer, vingt ans qu’il parcourt la route 6 pour aller travailler au journal, vingt ans qu’il n’a jamais croisé une voiture sur cette route de forêt.

Soudain, la pluie se met à tomber, une douche brutale qui vient réduire sa visibilité encore un peu plus. « Temps de merde ! » s’exclame-t-il en frappant son volant. « Je ferais bien de me barrer d’ici, d’emménager en ville ! » Il regarde l’heure sur son tableau de bord : 6h35, il a travaillé près de 10h aujourd’hui. Quand son regard se repose sur la route, ses phares accrochent une silhouette au milieu de la route. L’adrénaline se rue dans ses veines, son cœur accélère tandis qu’il écrase la pédale de frein. L’arrière de la voiture chasse vers la droite. Il s’imagine déjà heurter un de ces sapins qui ne laisserait aucune chance à sa vieille Buick. Il arrive néanmoins à reprendre le contrôle. Les pneus crissent. La forme est toujours au milieu de la route. Une forme humaine réalise-t-il soudain. Il sent qu’il est trop tard pour éviter la collision. Il sait qu’il est trop tard. Il roulait trop vite. La route était trop humide. Soudain, les pneus semblent reprendre du grippe avec la route et la voiture s’arrête dans un nuage de fumée s’élevant sous la pluie battante.

  • –  Bordel vous m’avez foutu la trouille de ma vie !
  • –  Je suis désolé, s’excusa la jeune femme, je suis tombée en panne et j’essayais d’attirer votre attention pour vous

    demander si ça ne vous dérangerait pas trop de me reconduire chez moi. Je n’habite pas loin ! Promis !

    « Comme si ça faisait une différence » pensa Dylan en fixant le sourire ravageur de la naufragée. « Je conduirais jusqu’à Mexico pour toi si tu le voulais » continua t il dans sa tête en lui rendant son sourire.

    Lorsqu’ils s’arrêtent à Wind Tree, quelques kilomètres après Brightwood, la pluie s’est calmée et le brouillard semble un peu moins épais. Dylan n’a qu’une chose en tête : « Comment la revoir ?»

    « Hé, vous savez quoi ? Je travaille pour un magazine de mode à Portland, on a un concours de modèle en ce moment, si vous me laissez prendre une photo de vous, je peux vous inscrire. Vous avez toutes vos chances de gagner. Il y a un beau pactole pour la gagnante ! »

    La jeune fille semble hésiter puis accepte finalement. Dylan se penche pour prendre son appareil photo et une pellicule neuve dans la boite à gant en prenant soin de lui effleurer la jambe au passage. Elle ne semble pas gênée et se contente de lui sourire. Après avoir pris une dizaine de photos et noté son numéro, Dylan reprend le volant. Les nuages se sont dissous dans la nuit et la lune projette maintenant sa lumière sur la route 6, rendant la conduite plus aisée. Il regarde l’horloge : 9h12. Il n’a pas vu le temps passer, Mary va encore s’énerver. La perspective de se disputer avec sa femme le déprime. Il ralentit, mais ne s’arrête pas chez lui. Il accélère subitement et continue de rouler pendant un kilomètre avant de se garer sous l’enseigne du bar. « Autant prendre un petit verre et rentrer à la maison quand Mary sera déjà couchée » pense-t-il. Il sort de sa voiture et fait quelques pas vers l’entrée du Blondie’s avant de s’arrêter net. Les néons indiquant le nom du bar clignotent dévoilant une scène qui rend Dylan mal à l’aise. Un vieux pick-up couvert de rouille et garé devant l’entrée. Son pare choc est tordu, son capot cabossé et son pare- brise fendu en plusieurs endroits. Mais c’est le sang qui le laisse tremblotant au milieu du parking. L’avant du pick-up est couvert de sang qui coule le long de la calandre jusqu’au sol poussiéreux, formant une rivière pourpre s’écoulant vers la route. Il cligne des yeux, secoue sa tête et reprend ses esprits. Il aurait juré qu’il pleuvait quand il a conduit la blonde chez elle et maintenant le sol est sec … « à part tout ce sang » pense-t-il avant de secouer sa tête de nouveau et marcher d’un pas rapide vers l’entrée.

    Le bar est mal éclairé et la fumée de cigarette rend l’ambiance encore plus sombre mais Dylan aime ça. Les odeurs de bière et de whisky viennent se mêler aux effluves de viande grillée venant de la cuisine. Au comptoir Rob et Vincent discutent bruyamment tandis qu’un troisième homme, couvert de sang séché fixe un verre vide au fond duquel des glaçons finissent de fondre. Dylan s’approche des ses amis et leurs demande ce qui s’est passé.

    – Blondie est passée, voilà ce qui s’est passé ! lance Rob.

    Dylan le regarde, perplexe, en se demandant combien de bières il a déjà bu. Probablement trop pour donner une réponse cohérente pense-t-il.

    – Blondie de la route 6, ajoute Vincent, la saloperie de sorcière.
    Dylan regarde au plafond et commande une bière en jetant un coup d’œil à l’homme ensanglanté.
    – Sérieusement Rob, c’est flippant ! Qu’est ce qui s’est passé bon dieu ! lâche-t-il, perdant son sang froid.

    – Ok, t’as pas l’air de savoir pourquoi cet endroit s’appelle Blondie toi, commence-t-il d’une voix pâteuse. y’a longtemps, y’avait une blonde qui vivait pas loin d’ici. Son mari la trompait depuis un p’tit moment quand il a décidé de la quitter pour sa maitresse. Ce salaud a trafiqué ses freins et elle s’est plantée sur la route 6 à quelques kilomètres d’ici. J’imagine qu’il a pété un plomb et que ça lui semblait plus simple que de divorcer. Toujours est-il que tout le monde a cru à l’accident. On s’ait pas trop comment elle fait ça mais quand un gars trompe sa femme, elle revient pour se venger sur lui. Elle fait en sorte que le gars la tue par accident et

se tire une balle en voyant ce qu’il a fait. C’est ce qui vient d’arriver à ce gars. Il roulait au moins à 100km/h sur cette p’tite route. T’imagine les dégâts ! Boum !

Dylan se lève et quitte le bar sans dire un mot. Il a trop de retard sur eux, il lui faudrait une demi-bouteille de whisky pour atteindre leur état. Il sait que cette histoire et une blague. Alors pourquoi ressent-il toujours ce malaise, se demande-t-il.

En arrivant chez lui, Dylan remarque que sa femme est déjà couchée. Il pense à la rejoindre mais il sait qu’il est trop nerveux pour dormir. Toujours ce pressentiment étrange… Il décide de s’enfermer dans sa chambre noire pour développer les photos qu’il a prises de l’auto stoppeuse. Il a seulement utilisé une petite partie de la pellicule mais il est prêt à jeter le reste, juste pour voir les photos maintenant.

En regardant la première photo il se rend compte que quelque chose n’est pas normal. Il décide de développer un second cliché, puis un autre et encore un autre. A chaque nouvelle photo qu’il révèle, son cœur accélère un peu plus. La température de la pièce semble avoir dégringolé en quelques minutes. Fébrilement, il finit de s’occuper du reste de la pellicule mais doit se rendre à l’évidence : aucun signe de la jeune femme. Celle-ci semble s’être évaporée de ses photos, ne laissant apparaitre que le pan de forêt qu’il avait choisi comme arrière plan.

Dylan monte les escaliers sur sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller Molly et se glisse dans le lit. Il ne parvient pas à dormir. Il reste allongé les yeux grands ouverts. Il a peur, et pour cause, cela fait maintenant plusieurs mois qu’il trompe Molly avec une collègue du Portland Inquirer.

Quand son réveil sonne, Dylan se rend compte qu’il a finalement réussi à s’endormir. Il se sent reposé bien que son sommeil a été court. Il se lève, descend prendre son petit déjeuner en laissant sa femme dormir. Il part ensuite au travail. Le soleil brille sur la route 6 et ses soucis se sont évanouis. Il sourit en se rappelant de sa frayeur de la veille. « Ces enfoirés m’ont vraiment fait flippé avec leur histoire mais c’est des foutaises » se dit-il à voix haute. Au moment où il fermait la porte, le téléphone s’était mis à sonner sans qu’il l’entende. Après plusieurs sonneries, la messagerie s’était enclenchée et la voix de son patron s’était élevée dans la modeste maison :

– Bonjour Dylan, j’espère que tout va bien, je rentre demain mais je tenais à te prévenir que Pellicom vient de me prévenir d’un problème sur les pellicules qu’ils nous ont livrées avant-hier. J’ai pas tout compris mais ils m’ont dit de leur renvoyer, qu’ils nous en feront parvenir des nouvelles. Bonne journée. A demain.

Son patron étant absent pour la journée, Dylan travaille sous un peu moins de pression qu’à l’accoutumée. Il passe une bonne journée sans penser à la veille. Vers 17h, il range ses affaires et prend le volant sous un soleil radieux. A ce moment précis, Molly lui laisse un mot sur le réfrigérateur pour lui dire qu’elle part faire des courses, qu’elle rentrera bientôt, qu’elle l’embrasse et qu’elle l’aime. Elle monte dans sa voiture qui peine à démarrer et cale plusieurs fois.

Le moteur de la Buick ronronne tranquillement. La carrosserie reflète les grands sapins verts éclairés par un soleil printanier. La radio hurle un vieux tube de rock’n’roll que Dylan fredonne. Après quelques minutes, la musique commence à grésiller. Un peu au début, puis le grésillement s’accroit, l’obligeant à éteindre la radio. Il se rend compte que les oiseaux ont arrêté de siffler au moment ou de grosses gouttes commencent à s’étaler sur son pare-brise. Il ferme sa fenêtre et se concentre sur sa conduite. Du brouillard commence à se former et la pluie s’accentue. La visibilité est encore plus faible que la veille quand il passe devant les néons blafards du Blondie’s et il est obligé de ralentir un peu. Tout à coup une forme apparait au milieu de la route, bien plus proche que la veille. Cette fois c’est l’accident, c’est sûr. Il freine, ferme les yeux … puis les rouvrent. L’ombre a disparut. Il soupire de soulagement. C’est à ce moment que le choc se produit. Soudain. Violent. Bruyant. Le brouillard est épais mais il est sûr de reconnaitre le visage de Molly avant que son pare-brise se fissure. Il continue de freiner. Les pneus crissent et un deuxième choc se produit, moins brutal mais beaucoup plus douloureux pour Dylan lorsque ceux-ci passent au dessus du corps. Il sait qu’il est perdu. Il n’a pas le courage de descendre de la Buick. Il continue de rouler. Lorsque, un peu plus loin, il dépasse la voiture de sa femme garée sur le bas côté, le moteur fumant, son cœur semble s’arrêter pendant un instant.

Un peu plus tard, ce soir là, Rob et Vincent sont au bar et se moque de la réaction de leur ami. Ils sont content de leur blague qu’ils racontent à Blondie, la femme du patron. Ils ne se doutent pas que Dylan est assis par terre, dans son garage, son fusil encore fumant reposant sur ses genoux.

Deux personnes se penchent sur le cadavre, abandonné au milieu de la route 6 par un conducteur inconscient.

– C’est la deuxième fois en deux jours que je vois ça ici, s’exclame l’homme. Il m’est arrivé la même chose hier. Je roulais un peu vite quand c’est arrivé. Ils sont plus prudents d’habitude. Je ne comprends pas.

– C’est vraiment triste répondit-elle.
– Je sais. Allez, votre voiture devrait tenir jusqu’à chez vous, passez au garage demain.

Molly le remercie, démarre et rentre chez elle. L’homme s’emploie alors à charger la carcasse du cerf accidenté dans son pick-up cabossé.

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